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Les cafés sportifs destouriens et néo-destouriens : quartier et appartenance territoriale.
Dès 1930, le Néo-Destour mène ses campagnes de revendications en créant les jeunes destouriens et les Boy Scouts Musulmans. Ce régime de mobilisation et d'embrigadement entraîne tout le corps social comme un engrenage moteur, le sport et particulièrement football devient un moyen privilégié de propagande politique.
"Au regard de la longue durée des raïs et des mudjahiddin, on rattache le temps mythique du croyant au temps politique du militant, on voudrait s'interroger (…) sur la rigidité du principe de masculinité, la fragilité d'un art de vivre et la fluidité d'un lieu et d'un jeu de sociabilité [1]." Nous répondrons à l'interrogation d'Omar Carlier à propos du café sportif. Hérité de l'empire ottoman, le café a imposé ses propres cadres à l'espace maghrébin et, épousant la tournure coloniale du XIXème siècle, a conduit le hadri aimablement délivré des Kroumirs par les Français à
songer au moyen de s'affranchir un jour de cette tutelle tout en sirotant son café. Le café, souvent situé dans l'enceinte de la médina, demeure au milieu du XIXème siècle un trait typique de la vie citadine. Le club sportif a-t-il créé le café ou l'a-t-il seulement développé ?
Certains cafés s'appellent d'abord "café du sport", comme à Ferryville, ou "café Bristol", à Sousse (dans le quartier de Bab Djedid). Le café porte l'image de l'équipe, il contribue à fidéliser les supporters du club, avec l'évolution démographique, il devient un fait social majeur pour les jeunes qui cherchent à s'exciper du patriarcat. Les joueurs et supporters s'y retrouvent particulièrement le dimanche, pour discuter des résultats après la fièvre du derby et, à la fin des années 40, ils se rassemblent autour de la radio pour écouter les diffusions des matches, ainsi à "l'Abbassiya"
de Bab Souika pour l'E.S.T. Le café sportif socialise les quartiers de Bab Souika et de Bab Djedid, il devient l'instance de communication et d'information entre les militants et le siège des activités des membres des bureaux.
" A El Kef, le 25 mars 1947, le chef commissaire du district du Kef à Monsieur le Commissaire principal chef de la sécurité régionale du Kef. Objet: réunion du bureau de la société omnisports. J'ai l'honneur de vous rendre compte que les membres du bureau de la société omnisports se sont réunis à 18h30 hier au Café Campana en vue de la constitution définitive du bureau de cette société. Ont été élus respectivement El Hedi Salah Khattab, vice-président, Raoul Gavoudan, second vice-président, Salah Ben Fradj, trésorier général; Cherif Mechri, second principal directeur sportif; signé Moulien, chef
du district du Kef. [2] ". "L'amicale des supporters de l'Espérance a tenu hier soir une réunion à la Khalduniya en vue de former un comité qui aidera le comité directeur dans sa tâche, organisera des caravanes pour les déplacements et viendra en aide aux nécessiteux de la société. Ce comité, placé sous la présidence de Hassan Zmirli est provisoire, en attendant l'élaboration des statuts, une nouvelle réunion est prévue pour dimanche au café "El Abbassiya", place Bab Souika. [3] "
Le café va en quelque sorte ravir le centre de convivialité à la mosquée et aux zaouias, s'étendre au travers des funduqs en un réseau avant tout populaire, tel un majliss tenu entre chebab, et servir au gré des discussions à des fins politiques. Le café, profitant de la dissociation progressive d'un Etat fortement administré (et ce dès l'époque ottomane) et de la vie civile, est vite surveillé en tant que lieu d'effervescence politique. "L'incident le plus grave s'est produit en 1928 lorsque des bagarres ont éclaté entre spectateurs de l'U.S.T. et spectateurs de Ferryville, d'abord au café du Casino de
Tunis en janvier, puis au vélodrome municipal du Belvédère en février. L'émulation sportive a fait place chez eux à la lutte. Les cafés maures sont un lieu par excellence pour les spectateurs des clubs sportifs de l'époque. Il suffit d'écouter les propos tenus dans les cafés maures pour sentir combien ce nationalisme à base religieuse fait un progrès rapide. Or, dans toutes ces manifestations, on ne peut relever que les faits: la justice serait impuissante à saisir et à réprimer, il n'y a jamais d'éléments complets d'infraction pénale." [4]
Les cafés deviennent dès lors les lieux de prédilection des zélotes nationalistes et aussi les points de repère des cortèges de manifestations. L'impunité judiciaire relative, comme on vient de le voir, leur garantit une certaine liberté toute surveillée : l'autorité coloniale peut difficilement circonscrire ce nationalisme tout comme celui qui fermente dans les stades lors du déroulement des compétitions. "Nous apprenons de bonne source qu'une intense propagande nationaliste est faite au sein des différents groupements sportifs. Mais c'est ainsi qu'à l'occasion de la préparation des compétitions ou
après les matches, les jeunes se réunissent dans certains cafés, toujours les mêmes, qui deviennent en quelque sorte des clubs politiques; l'E.S.T. se réunit au café Draoua à Tunis, le Club Africain au Café du Club, Place aux Chevaux, les milieux musulmans francophones condamnent cet état de choses qui paraît contaminer les jeunes éléments restés sains. [5] "
Le café revêt aussi un caractère fédérateur et novateur pour des initiatives intéressantes: "M. Fernand Singer, entraîneur manager bien connu sur notre place eut l'heureuse initiative de fonder pour ces motifs une institution enseignant à tous les sportsmen la technique, la finesse et toutes les ficelles indispensables pour faire un bon joueur. M. Singer s'est assuré pour cela de la location exclusive d'un stade clôturé où n'auront accès que les élèves inscrits à son école. Toutes les inscriptions sont reçues à dater de ce jour aux adresses suivantes: Café Novelty Bébert, rue de Constantine, Bar
Gascon, avenue de Carthage. Cette institution appelée à avoir un grand succès commence à fonctionner le 1er mai prochain.[6] "
La fréquentation du café fait d'ailleurs partie intégrante de la culture arabe, on y écoute de la musique d'abord, les mélopées d'Oum Kalthoum, on peut y lire les journaux et s'y réunir en halaka. Le café devient peu à peu la localisation du club même et quasiment son bureau politique au sein du club sportif et de la société civile.
------------------------------------------------------------------------- Mohamed Ali
KHILI Le football en Tunisie à l’époque du protectorat (1881-1956) Université Paris I, Sorbonne, UFR d’Histoire.
Bibliographie
[1] CARLIER, O., " Le café maure. Sociabilité masculine et effervescence citoyenne (Algérie 18ème-20ème siècle), Annales, tome IV, Paris, E.S.C., 1990 [2] Bobine 12-99, numéro 12-83, 25 mars 1947 [3] Bobine R99 dossier 1183 RG2, Tunis, 8 mars 1947 [4] Bobine R99, correspondance du Résident avec les contrôleurs civils à propos de l'initiative politique en Tunisie, 1933-1934 [5] Bobine R99, dossier 545, Tunis, le 14 mai 1947 [6] Tous les sports, école du football, jeudi 18 avril 1929
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