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Rivalité judéo-musulmane dans le football tunisien à l'époque coloniale.
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Le stade comme lieu du politique : Rivalité judéo-musulmane dans le football tunisien à l'époque coloniale.

Les juifs, comme minorité religieuse et ethnique, occupent toujours une place considérable dans les pays où ils se trouvent, importance disproportionnée par rapport à leur nombre. D'après Olfa Benachour, la communauté juive tunisienne n'a jamais représenté plus de 2% de la population, mais elle a toujours joué un rôle capital dans la vie sportive et culturelle du pays, et ce depuis l'instauration du Protectorat en 1881 [1] . Les juifs tunisiens ont été marqués par leur enracinement indéfectible à la terre tunisienne et par l'attraction qu'ils ressentent envers la France comme idéal de liberté. L'Alliance israélite universelle, créée en 1864, et dont la première école voit le jour à Tunis en 1878, joue le rôle de catalyseur vis-à-vis de la France et est un important instrument d'acculturation.

Dès la création des clubs européens, les juifs participent aux matches et font partie des différents clubs, alors que les musulmans ne comptent que 6 joueurs en 1913. Ils peuvent créer leur propre club, l'U.S.T., sans passer par les pesantes procédures des décrets ultérieurs; un stade porte d'ailleurs le nom d'un président de l'U.S.T., le stade Smadja à Tunis. " le 15 mai 1927, l'inauguration du stade Henri Smadja Bordj donna lieu à une grande manifestation sportive organisée par l'U.S.T., Henri Smadja lui-même, avec le concours du Racing Club de Tunis, de l'Italia et de l'Alliance sportive des audax et du grand explorateur René Rossian. " [2]

Henri Smadja participe à l'inauguration de "Tunisie Football", l'organe officiel de la Ligue en 1925. Ce stade recevra par la suite (sans doute en raison du décès d'Henri Smadja) le nom d'un autre sportif juif tunisien, le grand boxeur Young Perez. " Hier après-midi a été inauguré le stade Young Perez, ancien stade Smadja Bordj; l'U.S.T. a joué à cette occasion contre le Club Tunisien de Sfax. Deux cars, dont l'un décoré aux couleurs tunisiennes, remplis de Tunisiens de Sfax, sont arrivés vers 14 heures, les occupants chantant des hymnes nationalistes, les supporters arrivant en tramway, chantant également. Pendant le match, des gestes anti-sportifs ont été enregistrés, qui auraient pu dégénérer en bagarres. " [3] Alors qu'aucun club tunisien n'a encore obtenu d'agrément, divers clubs composés d'israélites jouent avec les clubs européens dès les années 20: le Football Club sioniste, le Football Club sioniste bizertin, l'Alliance sportive israélite etc. …

La facilité de naturalisation accordée aux juifs tunisiens explique le fait qu'ils soutiennent naturellement le Protectorat, l'acculturation aidant, et les mesures coloniales qu'il prend pour entraver la progression des Tunisiens musulmans dans le domaine sportif. Cette tension éclate ainsi dans les stades et les incidents entre joueurs israélites et tunisiens prennent un tour religieux. " Incidents au Belvédère : les incidents survenus hier après-midi au Belvédère à l'occasion de la rencontre sportive entre l'Union Sportive béjaoise et l'U.S.T. sont commentés assez vivement, dans divers milieux musulmans. Ils ont qualifié de provocation éhontée l'attitude des joueurs israélites. "

La montée du sionisme en 1930 a pu jouer un rôle incitateur dans cette dégradation. La presse relate cette mobilisation au travers de gestes individuels ou collectifs, avec "un appel d'une juive, Madame Yvonne Natter, de solidarité pour les juifs tunisiens: elle demande que ces derniers se mobilisent et apportent une aide aux juifs de Palestine pour la construction de l'Etat israélien. [4] "

Les incidents s'aggravent au point de nécessiter le recours à la police, et le risque politique conduit à la suppression pure et simple des matches entre les deux communautés par l'autorité coloniale. "Match de football entre l'U.S.T. et le C.A.B.: dimanche prochain 7 décembre 1947 se jouera un match à Bizerte opposant l'équipe de l'U.S.T, équipe juive, au Club Athlétique bizertin, association arabe. L'enjeu de la partie est la qualification pour la Coupe de Tunisie. Les spectateurs bizertins ayant provoqué plusieurs incidents lors des saisons précédentes avec les supporters des équipes locale, et la tension entre les éléments israélites et musulmans étant accrue à la suite des événements de Palestine, des incidents sont à redouter. Les dirigeants du C.A.B. assurent leurs camarades de l'U.S.T. d'une tenue correcte. A cet effet, ils ont fait imprimer à l'attention des spectateurs des tracts en arabe et en français, recommandant le calme, qu'ils se proposent de distribuer sur le terrain. Malgré cela, les renforts de police auraient été demandés par les dirigeants de l'U.S.T. Les milieux sportifs commentent ce match tant au point de vue sportif que politique." [5]

Pour tenter de désamorcer cette tension entre juifs et musulmans, le Protectorat organise une coupe d'amitié pour apaiser les esprits, mais sans succès : " Incident au stade Young Perez à Tunis, le 2 novembre 1948. Des incidents se sont déroulés au cours du match amical de football qui oppose en finale du tournoi de l'Amitié l'E.S.T. et l'U.S.T., mécontents du résultat de la partie (victoire de l'U.S.T. 1-0) qu'ils ont imputé à l'arbitre; de jeunes voyous musulmans ont pris à partie des spectateurs israélites qui se dirigeaient vers la sortie et ont blessé l'un deux grièvement. Pour ne pas subir le même sort, les autres spectateurs, et notamment les membres de l'U.S.T., que des supporters de l'E.S.T. (encouragés par A. (sic) de la Marsa), guettaient à la sortie pour les malmener, se sont refusés à quitter le stade et n'ont pu le faire qu'à la nuit noire. Pendant ce temps, à l'extérieur de l'enceinte du stade, une autre bande d'énergumènes, que le service d'ordre débordé ne pouvait contenir, mitraillait à l'aide de cailloux tous les véhicules qui passaient à leur portée. Monsieur Drump, entraîneur de l'U.S.T. a été, bien que danois, pris à partie par des individus. La population est critiquée, le service d'ordre a toutefois constaté sa déficience. " [6]

Vu l'aggravation de la situation, l'interdiction est inévitablement prononcée : " L'interdiction des matches entre juifs et musulmans suite aux événements de Palestine: alors que les gradins du stade municipal s'avèrent encore une fois nettement insuffisants pour contenir le nombre de plus en plus grand d'amateurs de la balle ronde, alors que ces spectateurs attendent avec une impatience non déguisée de voir le choc entre nos deux plus sympathiques et plus populaires formations locales, l'.E.S.T. et l'U.S.T., alors que devant les portes du stade une foule extraordinaire faisait la queue pour avoir son tour d'accès, alors que les joueurs des deux clubs étaient en tenue de jeu devant les vestiaires, M. Joly, chef du service des sports, reçoit une lettre émanant des autorités supérieures l'invitant à prévenir le président de la Ligue ainsi que le docteur Zouiten, président de l'E.S.T, et M. Eugène Scemama, président de l'U.S.T., qu'il a été décidé d'interdire toute rencontre entre sociétés juive et musulmane et que la partie est renvoyée sine die. [7] "

Le cours des événements politiques connaît donc un impact sportif retentissant, tant sur les parties prenantes elles-mêmes que sur l'autorité coloniale, forcée de prendre des mesures radicales qui entament son crédit. L'exacerbation du ton comme le durcissement du lexique désignant les communautés dénotent le climat de la situation. Mais la nature profonde du problème est saisie par une analyse d'une rare acuité : " En réalité, la question de la parité n'aurait jamais été posée si ce monsieur qui avait été chargé en des temps héroïques et lointains de l'organisation des différents départements sportifs, n'avait eu l'idée baroque et outrecuidante de limiter dans les statuts le nombre de sièges devant être occupés dans chaque branche par les Tunisiens israélites ou musulmans: ces compartimentages ridicules sont passés inaperçus tant que les tensions n'étaient représentées dans les groupements sportifs que par quelques individualités pratiquant sous les couleurs des différentes sociétés qui existaient naguère. Mais le nombre des sociétés sportives tunisiennes augmente actuellement dans des proportions qui dépassent de beaucoup les prévisions les plus optimistes, à la grande joie des ligues qui voient avec cet essor grandir leur importance, et les dirigeants de ces sociétés voyant qu'on continue à les traiter en parents pauvres au sein des ligues respectives, ont cassé les vitres et exigé une modification des statuts pour le moins surannés, en vue d'obtenir une représentation digne parmi les sphère dirigeantes. La plupart des ligues ont compris la nécessité de faire droit aux revendications légitimes de leurs camarades tunisiens. Jusqu'à ce jour, elles ne semblent pas avoir regretté de s'être rendues à la raison. Il y a lieu de croire que les choses se sont bien arrangées puisque les bureaux de la Ligue sont constitués conformément aux désirs exprimés par les Tunisiens. Si vraiment il n'existe par parmi l'élément tunisien suffisamment de gens à la hauteur, c'est parce qu'on n'a jamais cru devoir faire appel à leur concours. [8] "

Ce texte éloquent qui vise en son début quelque directeur général des services de sécurité vraisemblablement rédacteur des réglementations montre en fait que le sentiment bien réel de disparité ne relève pas seulement ni premièrement des rivalités religieuses ou communautaires entre juifs et musulmans, mais de l'incurie ou plutôt de la volonté délibérée doublée d'une suffisance inconsciente et à terme ruineuse du protectorat, qui, en négligeant de répartir les sièges, et plus généralement les places, selon les proportions de la population, a ravalé l'indigène, normalement considéré, selon les termes du protectorat comme "associé", au rang de supplétif et se retrouve au seuil des années 50 dépassé par la situation avec l'essor démographique rapide des Tunisiens.

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Mohamed Ali KHILI
Le football en Tunisie à l’époque du protectorat (1881-1956)
Université Paris I, Sorbonne, UFR d’Histoire.

Bibliographie

[1] BEN ACHOUR, O, Les conditions des juifs tunisiens, 1914-1956, op. cit..
[2] Revue sportive, 18 mai 1927
[3] Bobine R99, sous-dossier 20-51, RG2, sans date (probablement dans les années 30)
[4] Gazette des sports, avril 1933
[5] Bobine R979, sous -dossier 15-17, décembre 1947
[6] Bobine R979, carton 18-96
[7] Coup d'envoi, 17 décembre 1948
[8] JEBLAOUI, A., " Les belles initiatives ", Coup d'Envoi, 21 janvier 1946 

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