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Le fabuleux destin de Hatem Trabelsi

Tunis, Stade Olympique d'El Menzah, 1996. La rencontre au sommet de cette journée de championnat de Tunisie oppose l'EST au CSS. Le premier joue pour le titre, le second pour rien. Le match est plaisant et animé. Sur le côté droit de la défense sfaxienne, un joueur de couleur, inconnu jusque là du grand public, se fait remarquer. Dès le début du match, il réussit une action de grande classe qu'il conclue par un centre tendu, repris au premier poteau par Rachid Bouaziz, mais bloqué finalement par Chokri El Ouaer.

Des combinaisons, des dribbles, des tacles et des centres, le jeune joueur réussit devant un public admiratif un récital. Des gestes qui ne trompent pas, des gestes d'un joueur bourré de talent.
Le match passe à la télévision en léger différé. Hatem Trabelsi vient de se révéler au grand public. Il a 18 ans.

Le lendemain, le reporter du quotidien La Presse parle d'un joueur "au talent fou". Une semaine plus tôt, les quelques spectateurs du match ST-CSS avait déjà eu un avant goût des prédispositions du joueur. Il avait réussi un match parfait.

Quelques mois plus tard, encore contre l'EST, mais cette fois-ci en finale de la coupe de Tunisie, Hatem Trabelsi réussit son deuxième passage télévisé. En l'absence de plusieurs joueurs titulaires, c'est lui, le plus jeune, qui porte son équipe à bout de bras. Sur une action devenue fameuse, il élimine plusieurs adversaires pour offrir un ballon de but à Mohamed Ibrahimi, sifflé injustement en position de hors-jeu. Le CSS perd le trophée, mais le journaliste de Dimanche Sport fait un sujet sur lui. Cette fois-ci, Trabelsi passe du stade de meilleur espoir du CSS, à celui de meilleur espoir Tunisien. Une étape, et pas des moindres, est franchie.

Tout le monde attend alors sa première sélection. Celle-ci n'arrive qu'après plusieurs rassemblements de l'équipe nationale. Henry Kasperczak n'est pas du genre à se laisser influencer par la presse. Hatem Trabelsi rentre dans ses plans, mais il ne l'appellera qu'après avoir prouvé ses qualités sur la durée. Ce sera chose faite quelques mois plus tard, avec en point de mire le mondial 1998 en France.

Le titulaire du poste en sélection s'appelle Tarak Thabet, l'un des monstres sacré de l'Espérance Sportive de Tunis. Souvent brillant avec son club, très populaire pour sa gentillesse apparente, Thabet est considéré comme indéboulonnable par le peuple espérantiste. La course poursuite entre Thabet et Trabelsi s'engage alors, non sans rebondissement. Le moment décisif arrive quelques jours avant le mondial. Le match amical contre le Chili en France prend les allures d'un test décisif pour Trabelsi. Celui-ci le réussit avec brio, avec à la clef un but de renard des surfaces après avoir traversé tout le terrain.

A une semaine du début de la Coupe du Monde, Henry Kasperczak maintient pourtant le suspens. A Montélimar, lieu de résidence de la sélection tunisienne en France, dans les vestiaires du stade municipal transformé pour l'occasion en salle de presse, un journaliste pose la question au sélectionneur : " Dites nous qui de Trabelsi ou de Thabet va jouer et nous ferons le reste de l'équipe ". Il n'aura la réponse que le 10 Juin 1998.

Dans un stade Vélodrome surchauffé et occupé au 4/5ème par les supporters anglais, c'est Hatem Trabelsi qui est dans le onze de départ pour son premier match officiel avec l'équipe nationale, mais le rêve va vite se transformer en cauchemar. Mis à part une occasion en tout de début de match, l'équipe de Tunisie est amorphe, comme tétanisée par l'enjeu. Sur son côté droit, Trabelsi vit un calvaire. Il doit faire face aux montées de plus en plus nombreuses de Graham Le Saux, et lorsqu'il se hasarde en attaque, il trouve face à lui un joueur deux fois plus large que lui, Sole Campbell.

Dès le lendemain, Trabelsi devient le bouc-émissaire préféré des partisans de Tarak Thabet. Pendant plusieurs années, le webmaster du site web de La Presse illustrera tout article parlant de Hatem Trabelsi par une photo du match Tunisie-Angleterre et son duel avec Graham le Saux. C'est le premier frein à la carrière de Trabelsi.

Le deuxième, beaucoup plus embêtant, coïncidera avec l'arrivée à la tête de la sélection d'un certain Francesco Scoglio. Celui-ci testera à la droite de la défense tout ce que la Tunisie compte d'arrières et de milieux droits. Tarak Thabet bien sûr, mais aussi Kais Ghodhbane, Riadh Bouazizi ou encore Hassen Guebsi seront tour à tour préférés à Trabelsi à ce poste. Contre l'Algérie aux éliminatoire de la CAN, Scoglio tente une nouvelle formule et décale sur le côté droit Radhi Jaïdi. Celui-ci réussit un but fabuleux en partant de sa moitié de terrain. Jaïdi devient l'incontestable titulaire du poste. Les portes de la sélection sont alors définitivement fermées à Trabelsi.

Quelques mois plus tard, contre le Maroc, lorsqu'une invraisemblable cascade de blessure propulse Trabelsi dans le onze de départ, Scoglio trouve le moyen de le remplacer à la 40ème minute, juste après que le Maroc ait ouvert la marque. Le changement est inexplicable, il ne changera d'ailleurs rien à la physionomie du match. Victoire finale du Maroc à El Menzah 1-0.

Lorsque Scoglio a préféré retourner à son équipe de Gênes et Krautzen a pris les rênes de la sélection, l'horizon a semblé brusquement s'éclaircir pour Hatem Trabelsi. Le technicien allemand n'a-t-il pas déclaré à maintes reprises quand il était à la tête du CSS qu'il trouvait injuste la situation de Trabelsi ? Il le fait débuter dans quelques rencontres, comme ce match retour contre le Maroc que la Tunisie perd 2-0, mais le relègue très rapidement sur le banc des remplaçants. Ce énième coup du sort est de ceux dont se relève difficilement. Les propres supporters du CSS commencent alors à perdre espoir en leur prodige. Ils jugent ses performances en baisse et doutent pour la première fois de son potentiel. Trabelsi prend son mal en patience et finit tant bien que mal la saison avec le CSS. De toute façon, il n'a plus qu'une idée en tête, aller monnayer son talent à l'étranger.

Le 27 Juillet 2001, la photo de Hatem Trabelsi avec le maillot mythique de l'Ajax d'Amsterdam est à la une de tous les quotidiens tunisiens. Il avait posé ses valises quelques jours plus tôt à Amsterdam sur les recommandations de Zied Tlemçani pour passer des tests avec l'Ajax. Une série de séances d'entraînement et un match d'application ont suffi à convaincre l'entraineur Co Adrianse et le directeur technique Léo Beenhaker. Ils sont persuadés que sa vitesse et sa technique s'inscrivent dans la tradition du football total de l'Ajax d'Amsterdam et prennent la décision de l'engager. Malgré un palmarès réduit à une coupe de la CAF glanée en 1998 avec le CSS, et un petit nombre de sélection, l'Ajax accepte de payer le prix fort pour ce qui reste jusqu'à aujourd'hui comme le plus gros transfert de l'histoire du football tunisien.

Libéré de ses démons, Trabelsi s'impose très rapidement dans sa nouvelle équipe. Contre le club rival de Feyenoord, le jeune prodige montre l'étendue de son talent. Il réussit un grand pont sur son adversaire direct et adresse un centre en retrait qu'un coéquipier transforme en but. L'Ajax s'impose sur le terrain de son rival le plus sérieux sur le score de 2-1 et creuse l'écart sur ses poursuivants immédiats. Sur le côté droit de la défense de l'Ajax, les rushs de Trabelsi deviennent une marque de fabrique. Quelques semaines plus tard, les résultats de l'Ajax connaissent pourtant un coup d'arrêt. Les dirigeants décident de faire appel à Ronald Koeman qui commence par le mettre brièvement sur le banc de touche, le temps d'être convaincu par son potentiel. Deux années plus tard, lorsqu'un journaliste anglais du Financial Times demandera à Koeman les raisons de son choix, celui-ci, admettant son erreur, répondra que Trabelsi était tunisien, et les tunisiens n'étaient pas réputés pour être de bons footballeurs ! A la fin de la saison, un doublé coupe championnat vient couronner un début de parcours professionnel réussi.

Auréolé de ses performances à l'Ajax, Hatem Trabelsi est pour la première fois titulaire indiscutable en sélection. Au mondial de 2002 au Japon, il est l'un des leaders d'une équipe moyenne qui aborde la compétition sans grande illusion. Il réussit ses trois sorties, mais ne peut éviter une élimination programmée.

La saison 2002-2003 est celle de la reconnaissance internationale. Quelques matches époustouflants avec l'Ajax d'Amsterdam en ligue des Champions le révèlent au public européen et le place dans les 50 joueurs nominés pour le ballon d'or. Contre l'Olympique Lyonnais d'abord, il fait très forte impression et permet à son équipe de s'imposer à l'aller et au retour. Au micro de TF1, Thierry Rolland et Jean Michel Larqué, qui l'avaient confondu quelques semaines plus tôt avec Sami Trabelsi au cours d'un match amical Tunisie-France, découvrent en lui un " très grand joueur ". Puis, contre le Milan AC, futur vainqueur de l'épreuve, celui qu'on surnomme la panthère noire réussit un match exceptionnel, probablement le meilleur de sa carrière. Sa performance est telle, que Carlo Ancelotti est obligé de revoir ses plans défensifs et de replacer, sans plus de succès, son meilleur atout Paolo Maldini sur le côté gauche de la défense. Trabelsi est comparé aux meilleurs latéraux du monde. Son entraîneur Ronald Koeman le place juste derrière Cafu pour mieux faire monter les enchères mais rejette à la fin de la saison une offre de treize millions d'euros de Manchester United.

Une grave blessure au genou va brutalement interrompre cet élan en 2004. Roger Lemerre déclare qu'il n'aime pas jouer sans Trabelsi et programme sa montée en puissance pour la CAN 2004 organisée à la maison. Il fait une entrée remarquée contre la République Démocratique du Congo, dispute des bouts de match, saute la demi-finale, mais est bel et bien présent en finale contre le Maroc pour cueillir ce titre que la Tunisie attendait depuis si longtemps.

Devenu l'un des cadres de l'Ajax d'Amsterdam, Trabelsi ne réussit pas à obtenir le bon de sortie qui lui permet de viser encore plus haut. Mal conseillé, il choisit le bras de fer judiciaire pour faire sauter une option de reconduction de son contrat, mais la justice néerlandaise donne raison à l'Ajax. Dans l'intérêt des deux parties, un compromis est finalement trouvé. Trabelsi jouera pour l'Ajax d'Amsterdam jusqu'en 2006. Après, il est libre de tout contrat. Certains parlent déjà d'un possible transfert vers un grand club italien. Au vu de son immense talent, le rêve est toujours permis.

Mohamed MAALEJ

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